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Suite à la publication de votre
traité d'athéologie, je me permets de vous soumettre quelques-unes de mes
réflexions.
L'image de nos parents paysans,
le dos courbé, du matin jusqu'au soir, bûchant la terre avec leurs lourds
sarcloirs, est inscrite dans notre mémoire collective. Mais qui les a
libérés de ce travail pénible ? Est-ce le mouvement de mai 68 ?
N'est-ce pas plutôt le développement technologique ? Mai 68 est mort.
Pourquoi vouloir ressusciter des morts ?
Marx a été une de vos lectures de
jeunesse, pour d'autres, ce fut Teilhard de Chardin. Dans l'histoire de
l'humanité, vous découvrez aliénation, oppression, domination, abominations,
mensonges et bourrage de crâne. D'autres essaient d'y voir une "montée de
conscience". Evolution plutôt que révolution. Que l'on choisisse l'une option
ou l'autre, il y a le rôle de l'intelligence. Sur ce dernier point, on ne peut
être que d'accord.
Personne ne réfutera les horreurs
que vous passez en revue, mais peut-être auriez-vous pu, en pendant, mettre en
exergue une humanité qui cherche à s'extraire de la barbarie, souvent grâce à
la religion. Car les religions ont été jusqu'à ce jour à l'image de l'homme,
capables du pire mais aussi du meilleur (certaines meilleures, d'autres pires).
Aujourd'hui, se pose la question
fondamentale que j'ai soulevée publiquement le 1/1/1999, sur mon site
internet, en adressant mes livres et des courriers au Vatican et à un certain
nombre d'intellectuels, de philosophes et de journalistes. La parution de votre
ouvrage m'amène à reposer solennellement cette question: comment comprendre,
aujourd'hui, les textes fondateurs des trois religions du livre ?
Vous écrivez à la page 195 :
« Qui a lu, vraiment, in extenso, le livre de sa religion ?
Lequel, l'ayant lu, a fait fonctionner sa raison, sa mémoire, son intelligence,
son esprit critique... ? ». Vous dites que ce lecteur aurait pu
découvrir l'incroyable invraisemblance, le tissu d'incohérences de ces trois
livres... Pour ma part, j'y vois plutôt trois pages d'histoire relativement
cohérentes, mais je les lis autrement que les historiens où vous prenez vos
références.
Le judaïsme est essentiellement,
il me semble, une pensée. Yahwé, un dieu semblable aux autres dieux de
l'époque, avec toutefois des possibilités d'évolution, l'une étant Jésus, dit
le Christ. Le Pentateuque est l'histoire guerrière du peuple hébreu, rédigée
dans un style auquel nous ne sommes plus habitués... dans un langage codé.
Abraham est, en réalité, le nom d'un clan, ou plutôt d'un conseil composé de
plusieurs hommes expérimentés, à la fois chefs militaires et prêtres. Sarah est
une troupe militaire qui obéit, plus précisément une troupe d'élite :
Sarah était belle et Pharaon la désira. Encore aujourd'hui, que lisez-vous dans
la presse israélienne ? Tsahal a fait ceci, Tsahal a fait cela.
Tsahal a commis une faute, ou une bonne action. Nous faisons confiance à Tsahal
etc... Tsahal, l'armée d'Israël.
Le christianisme est également
une pensée judaïque mais d'origine essénienne et messianique. Les évangiles
sont l'histoire d'une "parole" relatée dans un langage à double sens, l'un
littéral pour le commun des mortels, l'autre caché pour l'homme intelligent
(intelligent dans la signification essénienne du terme). Dans le premier sens,
Jésus est un homme, dans le second, c'est le nom d'un conseil galiléen qui
s'est opposé au Sanhédrin de Jérusalem. Tout cela, je l'ai expliqué dans mes
ouvrages. Que l'Eglise n'ait pas compris, ou retenu, ce deuxième sens, là est
le problème, un problème beaucoup plus grave que tous les faux mystères
soulevés par le Da Vinci code.
Il en est probablement de même
pour l'islam. On reprend la même formule, car elle a fait ses preuves, mais en
l'adaptant à la situation de l'Arabie. L'histoire de Mahomet, c'est l'histoire
d'un homme ou d'un gouvernement, peu importe, qui mène une véritable guerre
pour réaliser l'unité du pays. Le Coran est le recueil - l'archive - d'un
certain nombre de sentences que l'on rédigeait à l'issue des réunions - c'est
Omar qui avait la meilleure inspiration. Sentences favorables aux Juifs quand
Mahomet recherchait leur alliance, hostiles quand il leur faisait la guerre.
Cette histoire de Mahomet s'explique dans le contexte de l'époque et il est
tout à fait normal que les habitants de l'Arabie la conserve dans leur mémoire.
Nous avons, nous aussi, nos épopées. L'épopée napoléonienne en est une.
La fructification des religions
qui se sont fondées et développées à partir de ces livres devenus sacrés est
une autre histoire, une histoire turbulente certes mais qui appartient au
passé, une histoire toutefois qui nous a laissé des valeurs, des traditions,
une culture et un Art. Le choix que vous avez fait pour illustrer la couverture
de votre ouvrage "Le combat de Jacob avec l'ange" montre bien que vous
n'échappez pas, vous aussi, à l'héritage biblique.
Y a-t-il un retour du
religieux ? Marcel Gauchet, non seulement ne le pense pas, mais estime que
le temps des religions est terminé . Il n'y a donc pas lieu de culpabiliser,
encore, encore et encore, notre civilisation de culture judéo-chrétienne mais
bien plutôt de se rassembler dans un front commun, avec les musulmans de bonne
foi, contre toutes les formes d'intégrisme et de terrorisme religieux.
Et maintenant, je vais passer en
revue quelques points qui ont attiré mon attention.
Page 28. La crédulité des
hommes dépasse ce qu'on imagine. Oui.
Des profiteurs embusqués. Il est toujours dangereux de faire de
telles généralisations. Certes, de sérieux doutes pèsent sur certains mollahs,
mais en ce qui concerne la hiérarchie catholique et les pasteurs protestants,
personne ne peut souscrire à une telle accusation.
Page 30. Non pas la foi mais
la raison. Je dirai la raison et la foi - le mot "foi" étant compris non
pas dans sa signification religieuse mais dans son sens latin d'origine :
confiance que l'homme ressent au fond de sa conscience et qui le pousse à agir
dans ce qui lui semble être la bonne direction.
Page 31. Une aile gauche des
Lumières. André Comte-Sponville vous répond à la page 473 de "La Sagesse
des Modernes" : « Le but de la philosophie est moins de favoriser
tel ou tel camp que de les aider tous, dans le cadre de la démocratie, à
réfléchir ».
Page 32. Postulons plutôt
l'inexistence de Dieu, la mortalité de l'âme... Voici la définition que le
dictionnaire donne du postulat: proposition que l'on demande d'admettre
comme vraie sans démonstration. Entre ceux qui postulent l'existence de Dieu et
ceux qui postulent son inexistence, il me semble qu'il y a place pour ceux qui
doutent et qui s'interrogent. Exemple d'interrogations : les
neuro-sciences, le cerveau, l'apparition de la vie, l'odyssée de l'espèce, la
planète Titan etc...
Au sujet des
neuro-sciences : puisque nous sommes d'accord sur le fait que les valeurs
morales ne descendent pas du ciel, comme par miracle, qu'elles ne nous sont pas
données par une révélation, cela signifie qu'elles ne peuvent venir que de
l'évolution. Le cerveau de l'homo sapiens aurait-il continué à évoluer, sans
qu'on en ait pris conscience, tout au long de l'Histoire, par le jeu des
neurones-miroirs ? Ne pourrait-on pas expliquer certains comportements
d'hier, pour nous criminels et incompréhensibles, par le seul fait "biologique"
que les hommes ne se voyaient pas semblables ? L'image ayant changé - dans
le cerveau - du fait de l'évolution, le racisme devient désormais immoral; les
guerres, tribales, locales, mondiales, également. Seules restent morales, les
interventions armées humanitaires ou justifiées par des motifs moraux.
Page 39. Dieu met à mort tout
ce qui lui résiste. Certaines idées de Dieu.
Page 41. Dans l'âme du
premier homme qui croit... la négation de Dieu... se partage probablement avec la
croyance. Peut-être, mais comment se fait-il que pratiquement toutes les
peuplades primitives ont imaginé une idée de Dieu ? Voilà une bien étrange
coïncidence.
Page 45. Des pans entiers
d'une réflexion vigoureuse, vivante, forte... indépendante de la religion
dominante, demeurent ignorés. Vous avez raison de vouloir les sortir de l'oubli.
Moi-même, j'explique qu'il ne faut pas regarder le tableau de Van Eyck, la
Vierge au chancelier Rolin, comme une banale image pieuse mais comme un acte de
foy en la Bourgogne.
Page 47.... Autres
fariboles : la théologie. Le sujet peut faire l'objet d'un débat...
théologique.
Page 58. Les hommes créent
Dieu à leur image inversée. A leur image, c'est certain, inversée, je
dirais plutôt "supérieure", d'où l'humilité de l'homme face à l'univers et à ce
qui le dépasse.
Page 62. Entre les trois
monothéismes, on peut ne pas vouloir choisir. Opinion discutable.
Page 66. L'enseignement du
fait religieux. Il y a en effet un problème qui semble avoir échappé à M.
Régis Debray.
Page 79. Travail, famille,
patrie. Il est très regrettable que ces trois mots aient été galvaudés par
les Laval, Doriot, Déat et leurs disciples. Pour ma part, je souhaite que mes
enfants jouissent d'un travail intéressant, d'une famille heureuse et d'une
bonne patrie.
Page 84 et 85. Luc Ferry,
André Comte-Sponville, Bernard-Henri Levy, Alain Finkielkraut. Il faut
débattre.
Page 86.... Construire une
morale...par la Raison... dans le souci des hommes, par eux, pour eux, et non par
Dieu, pour Dieu. Dieu a bon dos, la Raison aussi. Depuis le début de
l'Histoire, on s'est servi d'eux. En réalité, ce sont les patries qui ont fait
l'Histoire, dans une compétition où, plus d'une fois, la plus faible a dû
s'incliner devant la plus forte, suivant ce qui semble être une loi de la
Nature (contrairement à ce que certains pensent, il n'y a pas de pitié dans le
monde animal). Mais aujourd'hui que la terre est devenue notre patrie commune...
« Rêvons un peu » page 90 ... essayons de construire une
morale à l'échelon planétaire sans trop déconstruire. Tout dépend des hommes
politiques que les peuples porteront aux postes de responsabilités. Tout dépend
de votre vote et de celui des autres.
Page 88. Déconstruction du
christianisme. Je préfère "meilleure compréhension du phénomène."
Page 89. Déconstruction des
théocraties. Nous sommes d'accord.
Page 97. Opter pour la philosophie
contre la religion. Je préfère l'approfondissement philosophique en
ce qui concerne le christianisme. Le christianisme est une philosophie. Les
chrétiens ne sont pas contre la philosophie mais ils ont beaucoup plus
confiance dans leur héritage historique que dans les discours des philosophes.
C'est un choix.
Page 108. Aucun de ces livres
n'est révélé. Oui, rien ne descend du ciel, tout sort de la pensée
évolutive. J'en ai apporté la preuve irréfutable dans mes ouvrages. C'est nous,
nous et nos pères, qui n'avons pas compris. Qu'attendent les médias, les
philosophes et tous ceux que j'ai prévenus, pour le faire savoir ?
Page 122. Mythe du premier
homme : existence simultanée d'un groupe d'humains sur plusieurs
points géographiques à l'origine. Oui, des bouquets d'humains.
Page 123. D'après le texte de
la Genèse,le monde aurait 4000 ans. Il s'agit là d'une mauvaise
interprétation des exégètes.
Page 128. Cité terrestre et
cité céleste. L'image de la cité idéale a joué un rôle de moteur
d'évolution au début de notre ère. Le symbole est ensuite devenu superstition.
Page 129. L'aile de l'ange.
Autre image. Les anges esséniens sont des principes naturels, anges des vents
etc... l'imagination et la poésie ont fait le reste. L'ange de Yahwé, chez Moïse,
est son armée de partisans, armée secrète qui répand les dix plaies dans le
pays d'Egypte, qui marche en tête du peuple élu quand celui-ci franchit la mer
des roseaux. En Gaule, se placer sous l'aile de l'ange, cela signifie : se
mettre sous la protection de la garnison militaire qui tient la forteresse.
Page 140. Circoncision.
Elle est d'origine égyptienne. En l'imposant à Abraham et à ses troupes, le
pharaon d'Egypte leur a donné, en quelque sorte, une carte d'identité
égyptienne et un passeport. Très pratique pour les contrôles aux frontières.
Très ennuyeux pour l'homme, dramatique pour les femmes excisées. La bêtise
humaine est incommensurable.
Page 149. Rien de ce qui
subsiste n'est fiable. Je dirais : tout est fiable, mais qu'il faut
le comprendre autrement.
Page 152. Croire qu'on peut
s'opposer à la troupe la plus aguerrie du monde... c'est possible. Les
techniques sont connues : propagande, noyautage, séditions, révoltes,
révolution, et aussi : conversion des officiers à une nouvelle religion.
Page 154. L'ordre des
évangiles. Claude Tresmontant plaçait l'évangile de Jean en second. Je lui
donne la première place. Ensuite Marc, Luc et Mathieu. Je récuse la longue
gestation orale de leur formation. Avant ces quatre évangiles, je place
l'épître de Jacques et son protévangile dit apocryphe.
Page 157. Le merveilleux
tourne le dos à l'histoire. Oui pour les historiens que nous sommes, mais
pas pour les Anciens qui ont écrit leur histoire en l'habillant de merveilleux,
depuis Adam jusqu'au Moyen-âge, en passant par l'Iliade et l'Odyssée.
Page 165 et suivante. Paul,
un hystérique, névrosé, inculte, fabricant de tentes à Tarse. Certainement
pas ! Son père fabriquait des tentes, pas lui. Elève de l'illustre
Gamaliel, si Philippe l'a choisi, c'était parce qu'il était le plus doué de sa
génération en ce qui concerne la connaissance des livres saints... et la façon
dont ils étaient écrits. Jean-Baptiste a fait naître Jésus. Paul a mis le
mystère sur les rails en toute sincérité... presque en toute sincérité.
Page 167. La vision de
l'empereur Constantin. Non pas à Grand mais à Chalon-sur-Saône. Oui,
Constantin a vu son Apollon et un signe, mais dans quel ciel ? Dans
l'abside de l'actuelle cathédrale pour l'Apollon ? Une médaille l'indique.
Dans le cul-de-four du temple de Mont-Saint-Vincent pour le signe ? Une
fresque le prouve.
Page 178. Le coup d'état de
Constantin ? Un pouvoir gaulois et une culture religieuse qui
s'affirment. Après un désordre, un nouvel ordre s'impose.
Page 199. Tendre l'autre
joue. Il s'agit, en réalité, d'un geste de bravade. Le grand prêtre frappe
le condamné, futur martyr, sur la joue droite pour l'humilier et le faire
renoncer à sa croyance. Le condamné défie le grand prêtre, le fixe dans les
yeux. Il lui tend l'autre joue et lui dit : « frappe ! ».
Page 215. La Terre doit être
organisée comme au Ciel. Cet axiome a été formulé pour la première fois en
Egypte, au temps des pharaons.
Pages 220 et 224. Le Vatican
et Hitler. La communauté chrétienne allemande , menacée de
persécution par les Nazis pour faire pression sur le Vatican ?
Probablement. Hitler lecteur des évangiles ? Pourquoi pas. Le personnage
n'était pas un imbécile. Tous les événements de l'Histoire qui lui ont permis
de "penser" sa manipulation des esprits et de réfléchir sur la psychologie des
foules, il les a étudiés, dans le meilleur comme dans le pire... pour le pire.
Page 229. Guerres coloniales.
On ne peut pas généraliser.
Page 239. Moïse tue de ses
mains un contremaître égyptien. C'est l'acte d'un partisan (de partisans)
qui prend (prennent) le parti du peuple contre un pouvoir qui opprime.
Assassinat ou action de guerre ? Question difficile à trancher.
Page 261. Faut-il rester
neutre ? Doit-on rester neutre ? A-t-on encore les moyens de ce
luxe ? Je ne crois pas... Exact. La question est à débattre avec Marcel
Gauchet, Régis Debray et Luc Ferry qui prônent la neutralité de l'Etat.
Page 262. Je persiste à
préférer le philosophe. Oui mais... Je rappelle :
mon souci d'historien : m'approcher au plus près de la vérité historique.
mon souhait : que les philosophes en tiennent compte.
Il n'existe qu'un monde. C'est bien pour cela qu'il faut le sauver,
sans compter sur la Providence, et ne pas se contenter d'en jouir.
Conclusion : livre bien
écrit, agréable à lire, bien argumenté. Il touche à des questions
fondamentales.
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