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I. Le
dialogue entre théologiens et philosophes est-il possible?
Dans sa dernière encyclique qui vient de paraître "La foi et la
raison", Jean-Paul II lance un appel en direction des philosophes, afin de
définir une philosophie commune qui serait un appui efficace pour l'éthique
véritable et en même temps planétaire dont a besoin l'humanité aujourd'hui
(art. 104). Comme on le sait, c'est la réflexion d'une Congrégation pour
la Doctrine de la Foi qui permet au Magistère de Église de faire son
discernement et d'orienter une partie non négligeable de l'humanité sur
une certaine voie de la Sagesse (art. 16 à 20) et de l'intelligence (art. 21
à 23).
De leur
côté, Luc Ferry et André Comte-Sponville ont mené une réflexion - au-delà de la
morale - en faveur d'une éthique laïque du "comment vivre" (pages 7
et 197) qui pourrait également déboucher sur une certaine forme de
"Sagesse". Luc Ferry, partisan d'un humanisme laïque, écrit ceci
(page 69): «Voilà pourquoi il me semble que nous sommes... renvoyés au
mystère de l'humain! C'est bien cela qu'il s'agit aujourd'hui de penser
autrement que les religions traditionnelles ne l'ont fait jusqu'alors, mais
en dialogue avec elles.»
Le dialogue
est-il possible entre une Église catholique romaine qui ne veut transiger ni
sur son infaillibilité ni sur ses dogmes (cf. Vatican II et encycliques) et des
philosophes laïcs qui pensent que le temps des religions et des croyances
religieuses est terminé? Luc Ferry apporte toutefois une nuance (page 348): «Sans
la résurrection, il reste possible de prolonger le christianisme.»
Deux
philosophes face à une institution bimillénaire qui en a déjà vu bien
d'autres, est-ce vraiment sérieux?
Présentant leur ouvrage, Luc Ferry et André Comte-Sponville, partisan d'un
matérialisme non dogmatique, écrivent ceci: «Il s'agit de tout autre chose
que d'un livre de circonstance. Vingt-cinq ans de travail y menaient, pour l'un
et l'autre, et vingt-cinq siècles de philosophie.» Si l'on se
fie au réseau internet, il semble bien que le débat se soit déjà ouvert - ou,
si l'on préfère, relancé - entre une pensée philosophique laïque à deux volets,
bien structurée, et une pensée religieuse refondée par le dernier concile.
A une époque charnière de notre évolution où l'intellectuel se cherche dans le
chaos et le heurt des idées, l'affaire est sérieuse, bien plus sérieuse que
tous les grands débats qui ont jalonné notre histoire depuis le passé le plus
reculé.
Il serait souhaitable que les médias prennent bien la dimension du problème et
ne l'exploitent pas pour le seul plaisir de démolir. Et il faut bien se
persuader qu'au-delà des commentaires superficiels, incomplets et parfois
erronnés, l'important, c'est l'écrit, c'est le livre. Auteur, sous le
pseudonyme de Jean, de sept ouvrages sur les origines de notre pensée
chrétienne, à la suite d'un concours de circonstances, je veux bien qu'on me
considère comme historien. Mais, comme je l'ai écrit à Luc Ferry le 5/10/1997, je
n'ai pas de formule magique à proposer, ni d'idées à priori. Si j'ai rédigé mes
ouvrages dans un certain style, c'est principalement pour rester dans le genre
et dans le fil de pensée des hommes dont j'ai essayé de raconter l'histoire,
tout en essayant d'éviter la polémique.
II. De la
nécessité d'un retour aux sources de l'Histoire
André Comte-Sponville écrit ceci (page 547): «On ne philosophe pas à partir
de rien. Il faut d'abord connaître pour philosopher ensuite. La philosophie
n'est pas un savoir de plus; c'est une réflexion sur les savoirs disponibles.
Ce n'est qu'à partir de ce qu'on sait, ou de ce qu'on croit savoir, que des
questions philosophiques se posent et qu'elles prennent sens.» Jean-Paul
II pose le problème: «L'exigence primordiale et urgente qui s'impose est une
analyse attentive des textes: en premier lieu, des textes scripturaires, puis
de ceux par lesquels s'exprime la tradition vivante de l'Église. A ce propos,
certains problèmes se posent aujourd'hui, en partie seulement nouveaux, dont la
solution satisfaisante ne pourra être trouvée sans l'apport de la philosophie
(art. 93) ... en particulier en ce qui concerne le sens spécifique de
l'histoire (art. 94).»
L'analyse
attentive des textes scripturaires doit-elle se faire dans le débat
philosophie-religion, ou doit-elle précéder ce débat? La deuxième solution
s'impose normalement à la raison. Pour cela, il faudrait que les deux parties
en présence se mettent d'accord pour la promouvoir, ce dont je doute. Toutes
choses égales d'ailleurs, il est bien évident qu'un débat
philosophico-religieux sans référence à l'histoire n'aurait aucun sens. Les
ouvrages publiés ces dernières années sur le sujet des évangiles sont, certes,
nombreux, mais après le tri indispensable, ceux qui argumentent en
faveur de telle ou telle interprétation ne se comptent que sur les doigts d'une
main, même en y ajoutant des auteurs antérieurs.
C'est le
rôle des médias que de faire en sorte que le débat historique ait lieu. Il a
déjà commencé avec les émissions télévisées "Corpus Christi". Bien
que pour l'écran...la question de la vérité ne soit pas son affaire centrale
(page 418), on ne peut en rester là, compte tenu de l'importance de l'affaire.
Il appartient aux responsables de la communication de prendre leurs
responsabilités.
III. De la
nécessité de tenir compte des avancées de la connaissance scientifique
Nous sommes dans une période charnière, et même, à un tournant. Les avancées de
la science dans les domaines les plus variés bouleversent jusqu'aux fondements
de nos croyances et remettent en cause des attitudes qu'on croyait
inconciliables.
Le matérialisme
non dogmatique d'André Comte-Sponville n'est plus le matérialisme
anti-clérical d'hier. Pour le chrétien, une fenêtre s'est ouverte depuis que
les savants nous ont permis de voir au travers de l'illusion ou du voile de la
matière, non pas une finitude, mais l'infini et la complexité d'un
"ciel" fantastique qui, en grande partie, échappe à l'entendement du
profane. C'est cette vision qui faisait s'exclamer d'heureuse surprise le
philosophe chrétien Jean Guitton dans son ouvrage "Dieu et la
science". Et faut-il évoquer cette autre hypothèse scientifique, qu'il y
aurait inclus dès l'origine, dans le créé, dans la matière, dans la cellule,
une intelligence primaire qui pousse à l'organisation et qui ne demande qu'à
"fleurir". L'esprit surgissant de la matière (esprit de Dieu?), voilà
une hypothèse qui aurait plu au philosophe jésuite Teilhard de Chardin!
La
transcendance de l'homme de Luc Ferry dans l'immanence du monde s'inscrit
dans la continuité de la culture judéo-chrétienne. En même temps que la
civilisation a humanisé l'idée de Dieu, en même temps s'est développée
cette autre idée qu'il y a quelque chose de sacré dans l'homme, quelque
chose à laquelle il ne faut pas toucher. L'homme n'est pas qu'un animal, même
s'il en est son prolongement physique. Par son esprit, il est autre et plus que
cela. Mais plutôt que d'être l'image d'un Dieu qui lui est extérieur, ne
serait-ce pas lui, lui qui est au centre, ... "L'homme-Dieu"? Cet
élan incompréhensible de transcendance verticale qui l'amenait, hier, jusqu'à
risquer sa vie pour un Dieu inconnu et aléatoire, ne s'expliquerait-il pas
mieux, une fois qu'on l'a nettoyé de ses oripeaux théologiques, suivant
une horizontalité dirigée vers l'être aimé, les proches, et les autres hommes?
L'individu mourant trouvant sa consolation dans le prolongement de la vie de
l'autre ou des autres et non plus dans l'espoir d'une vie éternelle ou d'une
autre vie.
Le grand désaccord entre nos deux auteurs laïcs et les chrétiens repose sur ce
qu'on pourrait appeler: le "Ce qui nous dépasse".
Pour Luc Ferry, c'est "le mystère", pour André Comte-Sponville, c'est
"le problème". Le premier est d'avis qu'il est impossible à l'homme
de comprendre ce mystère, le second pense que ce problème est explicable, mais
probablement hors de notre portée. Tous deux sont athées et ne croient pas à la
survivance de l'individu. Quant au chrétien, il espère survivre en esprit, et
même en chair transfigurée, dans ou au-delà de ce que j'ai appelé le "Ce
qui nous dépasse".
Fondamentalement, c'est bien à partir de là qu'il y a divergence, et que le
choix se fait; et c'est bien en fonction des avancées des sciences que telle ou
telle position devra, éventuellement, se vérifier ou se modifier.
IV.
Qu'est-ce la foi?
Pour justifier son espérance de survie, le chrétien invoque, en premier lieu,
sa foi. Mais qu'est-ce que la foi? Dans son sens latin d'origine, le mot
"fides" définit la confiance que l'homme ressent au fond de sa
conscience et qui le pousse à agir dans ce qui lui semble être la bonne
direction. C'est la foi des gens simples, des paysans, des artisans, de nos
grand-mères, de nos grand-pères. Ils ne se torturaient pas l'esprit avec de
grandes interrogations. La foi les animait, le travail les comblait. Quant au
reste, ils faisaient confiance... à Ce qui les dépassait. Les
théologiens qui sont bien obligés de mettre cela par écrit ont inventé des
expressions telles que "se placer dans la main de Dieu". Et dans la
voix qui montait des consciences, ils ont cherché ce que Dieu voulait dire aux
hommes.
Reprenant
les textes du Concile, Jean-Paul II écrit (art. 8): «... il existe une
connaissance qui est propre à la foi. Cette connaissance exprime une vérité
fondée sur le fait même que Dieu se révèle, et c'est une vérité très certaine
car Dieu ne trompe pas et ne veut pas tromper.»
Et, en
effet, Luc Ferry reconnaît (p. 525) que la philosophie moderne, en matière
de droit et de morale, a conservé, quant à son contenu, l'essentiel du message
chrétien. En revanche (p. 337) il refuse de croire à la résurrection de
Lazare par le Christ, et donc à la promesse de la résurrection chrétienne.
Question posée à l'exégète: «Comment faut-il comprendre la résurrection de
Lazare? Comment faut-il comprendre le Christ et sa résurrection? Comment
faut-il comprendre ce que les conciles ont érigé en dogmes par la suite?»
Faudrait-il suivre saint Paul qui, dans un moment de doute, s'écriait: «Si
le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine.»
Mais la foi, c'est aussi celle des intellectuels, de ceux qui cherchent à
comprendre, de ceux qui veulent s'approcher toujours davantage de... Ce qui
nous dépasse: la Vérité, le Beau, le Bien... et qui se sentent, en conscience,
pour ainsi dire tenus d'entraîner le monde dans cette voie. Avons-nous un grand
dessein pour l'avenir de notre monde?
V - Le
grand dessein
Luc Ferry et André Comte-Sponville ont très bien posé le problème en affirmant
que la morale ne suffisait pas et qu'il fallait réfléchir "au-delà de la
morale". Faut-il promouvoir une éthique du "comment vivre" (pour
Luc et André), faut-il développer une évangélisation (pour Jean-Paul II)?
N'ayons pas
peur des mots! Aujourd'hui, il n'y a jamais eu d'objectif aussi clair que celui
qui s'impose à tous les esprits. Il s'agit du devenir de l'humanité, et même de
sa survie.
Dans leur
volonté et leur désir de transformer le monde, les deux philosophes y voient
comme principale finalité le bonheur des individus durant le temps de leur vie.
Jean-Paul II y voit, en plus, l'obligation de mener l'humanité sur un chemin
qui monte.
Voilà de
bonnes intentions! Malheureusement, les hommes qui sont sur le terrain ont pu
constater depuis déjà un certain temps l'inadaptation de nos principes à
canaliser l'évolution du monde, notamment sur le plan de la misère et de la
souffrance des populations, conséquence naturelle d'une procréation débridée.
Et ce ne sont pas les médecins sans frontières qui vont me démentir
aujourd'hui, ni mes compatriotes, qu'ils aient la foi ou qu'ils ne l'aient pas.
Si Moïse revenait dans notre temps, n'est-il pas raisonnable de penser que la
Sagesse lui inspirerait le onzième Commandement suivant: «Tu ne feras que le
nombre d'enfants que tu es en mesure d'élever?» Il s'agit là, à mon avis, d'une
condition sine qua non.
Telle est la conclusion/interrogation à laquelle "l'homme qui fait
l'histoire" est bien obligé d'arriver. Quelle est la réponse des philosophes
et des théologiens? Quelle est la fiabilité des sources historiques de leur
raisonnement?
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